man Avec la population dans la région de Man   Secours Catholique / Caritas FrancePlusieurs mois après la fin de la crise ivoirienne, la population vit encore dans la crainte et n’est pas prête à rentrer dans les villages, notamment dans l’ouest du pays, le plus sévèrement touché. L’aide humanitaire reste nécessaire, le temps que la réconciliation soit à l’œuvre.De notre envoyée spéciale



Ils ont attendu patiemment plusieurs heures sous le soleil avec leurs petites pancartes. Lorsque le convoi de la mission de Caritas Internationalis arrive enfin en vue de leur village, les habitants de Zoutouo ont l’air grave et résolu. Il leur faut attirer l’attention des visiteurs de passage sur leur situation. Sur les panneaux qu’ils brandissent, on peut lire : « Aidez-nous à aider les déplacés de la guerre. » En l’occurrence, ceux d’Ypouata, un village éloigné situé plus au nord. Aucun arrêt n’était prévu dans cette localité, mais Jean Djoman, le chef de mission et directeur de la Caritas Côte d’Ivoire, prend quelques minutes pour écouter les doléances du chef de village.
Quelque temps après, la mission retrouvera les déplacés d’Ypouata à Ligaleu, étape officiellement prévue par la mission Caritas. C’est dire si leur besoin d’aide se fait insistant. Là, un accueil chaleureux a été préparé pour les participants de cette mission venus d’Abidjan, de France, d’Angleterre et des États-Unis. Décorations florales, musique, danses et saynètes, rien n’a été oublié pour rendre honneur aux visiteurs, et s’il y avait eu un tapis rouge, il aurait été déroulé.
L’enjeu est de taille. Cette mission officielle de Caritas Internationalis, associant la Caritas ivoirienne et ses partenaires européens et américains, doit permettre d’évaluer la situation et les besoins des populations dans cette région de l’ouest de la Côte d’Ivoire, deux mois après la fin de la crise ivoirienne.
Le district de Zouan-Hounien, dans le diocèse de Man, est l’un de ceux qui ont le plus souffert de la crise post-électorale déclenchée par le refus de Laurent Gbagbo de reconnaître sa défaite face à Alassane Ouattara, fin novembre 2010. L’échec des tentatives de conciliation a conduit le pays à l’embrasement, notamment dans l’ouest, où milices, troupes loyalistes et Forces nouvelles pro-Ouattara se sont affrontées en mars-avril 2011, multipliant les exactions et provoquant la fuite de dizaines de milliers d’Ivoiriens hors de chez eux.

Patricia a réussi à s’enfuire avec ses deux enfants, mais son mari a disparu.

Fuite éperdue.

Patricia, jeune maman de 23 ans, fait partie de ceux-là. « Les soldats de Gbagbo sont venus, raconte-t-elle. C’était la nuit, ils ont tiré et tué des gens. Je me suis enfuie avec mes deux enfants. Mon mari a disparu. » C’était en décembre 2010. Patricia est partie avec une dizaine d’autres personnes. Ils ont marché dans la forêt une semaine durant, de son village de Vapleu à celui de Gingleu, où elle a été recueillie chez une femme. Elle était alors enceinte de cinq mois. Puis en février, de nouveau la fuite, cette fois au Liberia, dont la frontière est proche. « Les soldats de Gabgbo ont attaqué le village », relate-t-elle encore. Mais au Liberia, rien n’a été prévu pour les accueillir. Finalement tout le village, avec ses déplacés, est rentré. Mais le peu qu’il y avait à partager s’épuise et une aide de Caritas serait la bienvenue, suggèrent les habitants de Gingleu, eux-aussi venus jusqu’à Ligaleu pour demander du secours.
Cette fuite éperdue, barda sur la tête, enfants accrochés au dos ou aux bras, les déplacés ont tenu à la mimer devant les visiteurs de la mission Caritas. Si la manifestation a été bien organisée, malgré le nombre impressionnant de participants, l’irruption soudaine de deux soldats prend l’assistance de court. À leur vue, les visages se figent et les regards se glacent.
Jean Djoman, responsable de la Caritas ivoirienne, s’adresse aux hommes dont l’uniforme a provoqué l’effroi. Sur un ton de commandement, il leur donne la mission d’assurer la sécurité de la population de Ligaleu et des villages alentours. Les deux jeunes soldats se mettent au garde-à-vous. Les villageois semblent rassurés.

Pour autant, il faut encore qu’Irène Capet, responsable du volet protection de Caritas Man, leur ordonne de ne pas rester dans les salles de classe où se déroulent les entretiens avec les déplacés et les gens du village, et où s’échangent les informations. Devant l’autorité de cette femme quinquagénaire, les soldats obtempèrent. Irène s’occupe de la réunification des familles. Elle rencontre une grand-mère qui s’occupe de ses trois petits-enfants, mais la maman a disparu au Liberia. Ce genre de situation n’est pas rare.
Les problèmes des déplacés et des villageois qui les accueillent sont multiples : pénurie de vivres à partager, manque total de médicaments. Les infirmiers fonctionnaires ont fui dès les premiers troubles. Les accouchements se font grâce aux “matrones”, qui font office de sages-femmes sans en avoir reçu la formation. L’éducation est elle aussi en déshérence. Les enseignants sont tous partis. Leurs logements ont été détruits, comme ceux d’autres habitants, et les chefs des villages alentours demandent à Caritas une aide pour les reloger.
Caritas ne pourra pas se déployer intégralement sur toutes ces difficultés. L’idée défendue par l’ensemble des responsables de la mission serait d’aider à relancer l’agriculture vivrière par la distribution de semences et d’outils agricoles, afin que villageois et déplacés puissent récolter suffisamment pour nourrir tout le monde.

Car il apparaît évident à tous ici que la crise ivoirienne n’est pas résolue et que l’horizon n’est pas près de se dégager. La perspective de nouvelles échéances électorales, prévues à la fin de l’année, pour renouveler l’assemblée législative en fait frémir plus d’un. « J’ai peur de rentrer chez moi », avoue Jacques, qui a fui son village de Benouin au mois d’avril. Selon lui, ce sont les milices pro-Ouattarra qui, cette fois, sont en cause dans la dévastation de son village.
Jacques en est convaincu. Pour briser le cercle vicieux des représailles, il faut que justice soit rendue. La réconciliation entre les deux ethnies dans cette région du Moyen-Cavally doit en passer par là. Même s’il est évident qu’elles ont été manipulées par les deux rivaux qui se sont affrontés pour le pouvoir. « Que le Guéré qui a brûlé la maison du Yaoucouba paie les dégâts », insiste Jacques.

L’évêque de Man, Mgr Gaspard Bebygneba, ne dit pas autre chose. « Les gens ont beaucoup souffert et souffrent encore. Les cœurs ne sont pas suffisamment libérés. Il faut nous aider à construire la cohésion sociale, c’est le plus grand défi. Reconstruire le “vivre ensemble” est plus important que l’aspect matériel. Nous devons parvenir à donner une vision positive de l’autre dans notre société », insiste Mgr Bebygneba, qui est aussi le vice-président de la commission épiscopale de la pastorale sociale.

En attendant, le problème de l’insécurité demeure. « Sur 120 km, entre Toulepleu et Gingleu, nous avons recensé 15 barrages de coupeurs de routes qui rackettent les voyageurs », rapporte Monique Sokhan, coordonnatrice pour le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR). « Les gens n’ont pas les moyens de payer à chaque fois. C’est l’une des raisons de l’insécurité. L’autre, c’est la persistance d’hommes en armes un peu partout. Des exactions sont encore commises. Il y a un réel besoin d’un programme solide de désarmement, démobilisation, réintégration (DDR) dans l’ouest du pays », conclut-elle.
Yao Almani, le préfet de Man, raide dans son uniforme, ne nie pas les problèmes de sécurité, mais assure que « tout sera mis en œuvre pour régler la situation avant les élections ». L’une des priorités, pour lui aussi, est de « favoriser la réconciliation ». Conscient des enjeux, le préfet va plus loin : « Compte tenu de ce qui nous a opposé, si nous échouons, nous ne pourrons pas reconstruire la Côte d’Ivoire. »
C’est pourquoi il organise dans sa région des réunions pour recueillir les avis des différents groupes, afin de voir quelles solutions émergent, pour les faire passer ensuite au niveau de la Commission nationale de réconciliation. Mais il semble que le problème foncier, qui ne date pas d’hier et est largement partagé dans tout le pays, figure parmi les premiers obstacles à la réconciliation.

Catherine Rebuffel

Les articles du dossier : Côte d’Ivoire : Surmonter la Crise

  • Avec la population dans la région de Man
  • Les projets soutenus par le Secours Catholique
  • La situation des populations déplacées et réfugiées
  • DROITS DE L’HOMME : L’indispensable quête de vérité
  • INTERVIEW de Souleymane Bachir Diagne


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