[slateafrique]Tribune: Côte d’Ivoire, la difficile réconciliation

25649 [slateafrique]Tribune: Côte d’Ivoire, la difficile réconciliationouattara soro [slateafrique]Tribune: Côte d’Ivoire, la difficile réconciliationDepuis l’accession au pouvoir de Monsieur Alassane Ouattara en Avril 2011, la réconciliation nationale est l’une des priorités affichées par le nouveau gouvernement. A cet effet, l’ancien haut fonctionnaire du Fonds Monétaire International (FMI) a annoncé dès sa prise de fonction la création d’une commission Vérité et Réconciliation devant s’inspirer du modèle sud-africain, et a désigné dans la foulée son président.

Bon nombre d’initiatives prises au nom de la «société civile» ont emboîté le pas à cette volonté présidentielle: caravanes de sensibilisation pour la paix, concerts, rassemblements, émanant de divers acteurs. Tous semblent vouloir chanter à l’unisson la douce mélodie de la réconciliation.

La réconciliation désigne ici les politiques visant à «restaurer une coexistence après une violence ouverte». Si ces initiatives ne sont pas nouvelles en Côte d’Ivoire, il semble opportun de se demander si elles pourraient, cette fois, permettre de transformer la société ivoirienne post-conflictuelle en une société paisible dans laquelle les différentes composantes vivraient en harmonie, surtout eu égard au contexte dans lequel le nouveau régime a émergé, ainsi qu’à certaines problématiques auxquelles il est confronté et dont les réponses seront déterminantes pour la réconciliation.

Une société encore profondément divisée

Après la proclamation contestée des résultats du second tour, Laurent Gbagbo et ses partisans vont remettre en avant la théorie d’un complot: l’ONU avec comme chef de file la France, voudrait faire tomber le «leader nationaliste» pour s’emparer des richesses ivoiriennes que ce dernier aurait refusé de brader. Plusieurs manifestations réussies dans ce contexte démontrent non seulement la grande capacité de mobilisation de l’ancien chef du Front Populaire Ivoirien (FPI) et de son équipe, mais aussi le soutien inconditionnel d’une partie des Ivoiriens sensibles à son argumentation.

Pourtant, Comi Toulabor, intellectuel ivoirien, met en exergue le fait que le «gbagboïsme» relève du souverainisme plutôt que du nationalisme: en témoignent la présence de groupes français sur les bords de la «lagune ébrié», ou encore les références culturelles de Gbagbo qui n’hésite pas à citer Napoléon ou encore Mitterrand.

Si malgré cela, le discours de Gbagbo continue de faire des émules, c’est qu’il correspond à ce que l’historien Jacques Ellul appelle une «propagande d’agitation» qui peut servir à désigner un «ennemi …à abattre». Ellul prévient toutefois que «la haine une fois provoquée n’arrête plus son autoreproduction», d’autant plus que cette crise post-électorale intervient dans le cadre d’une société déjà en pleine «fracture communautaire», et la chute de Gbagbo ne semble pas avoir changé la donne.

L’exemple des forums de discussions sur internet est assez illustratif. Il est aisé d’y déceler une animosité ostensible. Le discours tend même à se radicaliser entre d’une part des «pro-Ouattara» qui réclament justice ou plutôt vengeance, et de l’autre des «pro-Gbagbo», plus que jamais convaincus d’un retour du «Woody de Mama».

Malgré le fait que la mobilisation en faveur de Gbagbo semble avoir faibli, de nombreux citoyens ivoiriens demeurent persuadés que leur «champion» a bien été victime d’un complot. Ce climat d’iniquité est alimenté par des proches du président déchu encore en exil qui ont continué à tenir un discours tendant à montrer l’injustice que constitue la prise de pouvoir par Ouattara.

Gbagbo lui-même, dans un message qui lui a été attribué à l’occasion du 51e anniversaire de l’indépendance du pays et dans lequel il se place dans la lignée de célèbres résistants comme Martin Luther King, continue de revendiquer son combat contre la France et pour la liberté de la Côte d’Ivoire.

En outre, les Forces Républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) qui ont soutenu militairement Ouattara, se sont rendues coupables d’exactions. Pourtant, Guillaume Soro lui-même a mis en exergue la part des nombreuses brimades à l’égard des populations du Nord dans l’insurrection armée de 2002.

La peur n’a pas disparu, elle a juste changé de camp. Les violences intercommunautaires ne sont pas qu’un mauvais souvenir. Des rumeurs récurrentes de déstabilisation qui aliment la psychose ont pris, il y a quelques temps encore, une telle ampleur qu’elles ont dû faire l’objet de démenti formel par les autorités officielles, et qu’un mandat d’arrêt international a notamment été lancé contre un des auteurs présumés de ces rumeurs, le «pasteur Koné Malachie».

Ces rumeurs sont certainement liées à la présence encore massive de partisans de Gbagbo dans certains pays frontaliers, qui doutent d’ailleurs, du moins pour la plupart, de la volonté du pouvoir actuel de ne pas les poursuivre en justice.

La Justice à tout prix?  

«Pas de réconciliation sans justice». Cette assertion partagée par bon nombre de personnes part d’un principe louable, car il n’est pas sûr qu’une «victime» (encore faudrait-il que l’on soit d’accord sur l’acception à donner à ce terme) puisse tourner la page si ses «bourreaux» n’ont pas expié leurs forfaits. L’enjeu est donc double: réduire le sentiment d’injustice et d’impunité, mais aussi empêcher que cela ne se reproduise par l’effet dissuasif que pourrait avoir la sanction. Mais la justice est-elle possible dans le cadre post-conflictuel ivoirien?

Si l’on doit entendre ici par justice le fait d’infliger une sanction légale à tous ceux qui ont commis des actes répréhensibles contre un individu ou contre la société, pendant une période déterminée, cela paraît difficilement envisageable. Il s’agit d’une simple question de réalisme: le pouvoir d’Abidjan peut-il vraiment conduire devant la justice ceux-là même qui l’ont porté à la présidence de façon effective, et surtout sur qui repose encore en majeure partie la sécurité du pays?

Soro Guillaume, chef de la rébellion de 2002, pourrait-il être, dans le contexte actuel, traduit en justice pour les méfaits dont ses hommes ont été à l’origine? N’y a-t-il aucune responsabilité pour Ouattara, qui a mis en place par ordonnance les FRCI, composés alors en partie de personnes non formées et donc susceptibles de commettre des actes déplorables? Si la justice doit souffrir de quelques entorses nécessaires au calme, ces écarts se doivent cependant d’être équitables, car dans un cas comme dans l’autre, il y a des «victimes» qui demandent réparation.

Sans remettre en cause la culpabilité des personnalités politiques et militaires proches de Gbagbo qui sont aux arrêts, il est toutefois permis de s’interroger sur la solidité des bases de la Réconciliation lorsque dans le même temps les principaux responsables politiques et militaires des FRCI, dont certains frappés officiellement par des sanctions internationales, sont nommés à de hautes fonctions au sein de la République. Une chose est pourtant certaine: autant le charnier de Yopougon colle au régime de Gbagbo, autant les massacres de Duékoué auront du mal à être jetés aux oubliettes.

En ce qui concerne l’implication de la justice internationale, si cette dernière est considérée par certains comme la solution idoine permettant au gouvernement actuel de favoriser une justice impartiale, la question de la légitimité de la Cour Pénale Internationale se pose aux yeux d’une partie des Ivoiriens qui pourrait l’assimiler à cette «Communauté Internationale» qu’ils ont considérée comme partisane lors de la crise postélectorale.

La Commission Dialogue Vérité et Réconciliation: Une commission à la sud-africaine

La Commission Dialogue Vérité et Réconciliation (CDVR) a été officiellement instaurée en septembre 2011. Cette institution semble toutefois s’éloigner de son inspiratrice quant à sa mise en place. En effet, la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) sud-africaine provient d’un texte voté par le parlement, précédé d’un débat public ayant pris en compte la volonté des organisations de la société civile, et pas seulement d’une ordonnance présidentielle.

En outre, l’on pourrait se demander quel sera l’impact des travaux de la CDVR sur le processus judiciaire, car si l’une des missions de la nouvelle commission consiste à «rechercher la vérité et situer les responsabilités sur les évènements sociopolitiques nationaux passés et récents», la justice ivoirienne n’a pas attendu les résultats de la CDVR pour se lancer à la poursuite des coupables.

La CDVR, composée de onze membres, est dirigée par Charles Konan Banny. Cet ancien premier ministre de transition entre décembre 2005 et mars 2007 est un homme du centre qui a des connexions à la fois dans le Sud-ouest et dans le Nord. Toutefois, et loin de douter de l’impartialité de l’ancien gouverneur de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest(BCEAO), il n’en demeure pas moins qu’il reste une figure du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) très présente dans la campagne présidentielle de l’ancien président Henri Konan Bédié, qu’il appartient au Rassemblement des Houphouétistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), la coalition qui a soutenu Ouattara, et qu’il est un potentiel successeur du «sphinx de Daoukro» (Bédié) à la tête de l’ancien parti unique. Autant de raisons qui pourraient pousser à le percevoir comme un «acteur intéressé» par la Réconciliation.

A travers sa composition, la CDVR essaie de refléter la société ivoirienne dans son ensemble. Elle comprend un représentant de chacune des grandes régions de la Côte d’Ivoire, mais aussi de la diaspora, des religieux et de la chefferie traditionnelle. Si chacun de ces membres est susceptible de prêcher pour la réconciliation au sein de la communauté qu’il est censé représenter, une démarche plus participative aurait pu permettre aux populations de s’intéresser en amont au processus de réconciliation à travers le choix de ces personnalités qui auront deux ans pour remettre les conclusions de leurs travaux.

Les Ivoiriens de l’étranger sont représentés, au sein de la CDVR, par le footballeur Didier Drogba. Banny a donc choisi de s’appuyer sur la notoriété du joueur de Chelsea, en plus du fait que l’ancien marseillais appartient à la même ethnie que Laurent Gbagbo. Néanmoins, alors que la CDVR n’a qu’une période limitée pour son action, la question de la participation effective du footballeur pourrait être soulevée, par rapport à ses différentes obligations sportives et publicitaires. Il n’a d’ailleurs pas été en mesure d’honorer de sa présence la cérémonie de mise en place de la CDVR à Yamoussoukro le 28 septembre 2011.

Le départ de ce processus souffre donc d’un déficit de consultation des citoyens dans la prise des décisions.

Vers une réconciliation incertaine

La réconciliation semble avoir des bases plus solides lorsqu’elle s’appuie sur un pacte négocié, comme en Afrique du sud. Un tel consensus politique interne se charge de trouver un équilibre entre vérité, justice et pardon, accord certes imparfait, mais vital pour jeter les bases d’une réconciliation acceptée de tous. Le pacte politique sud-africain, dont la CVR est cité en exemple par les autorités ivoiriennes, n’a-t-il pas permis qu’aucun des principaux leaders au moment de l’apartheid ne soit traduit devant les tribunaux?

M. Gbagbo qui représente plus de 46% au moins de l’électorat ivoirien et qui fait partie de ceux qui se sont battus pour obtenir plus de démocratie dans le régime ivoirien, ne devrait-il pas être un acteur incontournable dans le processus de réconciliation? Son discours n’aurait-il pas un impact capital au sein d’une frange importante de la population de sorte que celle-ci ne se sente pas marginaliser dans la marche vers la pacification?

Le modèle sud-africain est loin d’être exempt de tout reproche. Mais il a eu au moins le mérite de montrer que la réconciliation doit passer par certains choix qui doivent prendre en compte, non seulement la justice, mais aussi la stabilité et le développement. Faire abstraction de cette réalité semble préjudiciable au bon déroulement du processus de réconciliation.

Neil Lopes

Source: Slate Afrique

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