[Libération]France-Côte-d’Ivoire Bouaké, l’enquête sabotée

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bombardements bouake [Libération]France Côte d’Ivoire Bouaké, l’enquête sabotéeLe 6 novembre 2004, la base française est bombardée par l’aviation de Gbagbo. Neuf militaires sont tués. Face à l’inertie de la justice, des soldats et des familles de victimes rompent le silence.

Par THOMAS HOFNUNG (Libération)

 

C’était il y a sept ans, autant dire hier pour ce soldat qui a requis l’anonymat. «Il y a quelques jours, raconte-t-il, un avion est passé au-dessus de ma maison, dans le Sud-Ouest, je me suis tout de suite accroupi pour me planquer. Ma femme a été obligée de me prendre dans ses bras pour me calmer.» 

Le 6 novembre 2004, cet homme, aujourd’hui trentenaire, était consigné sur la base militaire française de Bouaké, quand un avion du régime de Laurent Gbagbo a lâché deux paniers de roquettes. Bilan : neuf morts et une quarantaine de blessés parmi les soldats français, dont une dizaine grièvement.

[pullquote]La plus lourde perte pour l’armée depuis l’attentat contre l’immeuble Drakkar, à Beyrouth, en 1983.[/pullquote]

Déployés au sein de la force de maintien de la paix Licorne, ces militaires s’attendaient à tout. Sauf à être ciblés.

«A mes côtés, quatre de mes camarades sont décédés, ils ont involontairement sauvé ma vie en faisant écran avec leurs corps»,

se souvient-il. Invalide de guerre, il porte une vingtaine de cicatrices sur le corps, et a sauvé de justesse son bras gauche.

«Je ne suis plus que la moitié d’un soldat», souffle-t-il.

  • Mais pourquoi ses frères d’armes sont-ils morts ?
  • Pourquoi ont-ils été sciemment visés par un avion du président Gbagbo ?

Sept ans après les faits, les survivants, et les proches des victimes, ne le savent toujours pas. Entravée dès le départ, l’enquête diligentée par la justice française, suite à une plainte contre X pour assassinat et tentatives d’assassinat déposée début 2005 par des familles, est au point mort.

Le juge du tribunal aux armées de Paris, Frédéric Digne, est souffrant depuis des mois. Quand son mandat s’achèvera l’an prochain, il sera le troisième magistrat à quitter son poste sans avoir pu clore l’instruction. Un quatrième prendra la suite et devra redémarrer de zéro.

En colère ou dépités, les familles et une poignée de soldats ont décidé de rompre le silence.

 «On attend. On a l’impression que cela n’aboutira jamais»,

déplore Michèle Decuypère, la sœur de l’un des neuf soldats tués. La mère d’un autre, Josette Tilloy, va plus loin : 002 des employés de la Direction des constructions navales, dont le siège est à Cherbourg, ndlr] progresse, contrairement à l’enquête sur l’attaque de Bouaké.»

Le camp Gbagbo passe à l’offensive

Tous sont d’autant plus révoltés que les militaires français ne faisaient pas action de combat.

«Nous n’étions pas en guerre en Côte-d’Ivoire, à l’inverse de ce qui se passe en Afghanistan, dit un ancien soldat de Licorne qui a requis l’anonymat. Notre campement, installé dans le lycée Descartes de Bouaké, était signalé par un grand drapeau français bien visible depuis le ciel.»

[pullquote]De plus, les forces de l’ex-président Gbagbo (déchu en avril) avaient eu tout le loisir de repérer les lieux : cela faisait deux jours qu’elles bombardaient en toute impunité des positions tenues par les rebelles dans la ville.[/pullquote]

Le 4 novembre 2004, en violation d’un accord de cessez-le-feu signé par les parties au conflit, le camp Gbagbo passait à l’offensive. Le chef de l’Etat ivoirien était décidé à en finir avec les rebelles qui, après avoir tenté de le renverser en septembre 2002, s’étaient emparés de la moitié nord du pays. Les forces d’interposition – soldats français de Licorne et Casques bleus de l’ONU – restaient l’arme au pied. Jusqu’au bombardement du lycée Descartes.

Après le raid meurtrier de l’aviation de Laurent Gbagbo, les forces françaises recevaient l’ordre de passer à l’action. En quelques heures, la quasi-totalité de la flotte militaire d’Abidjan était détruite. Le régime ripostait en appelant les «patriotes» ivoiriens à se soulever contre l’ancienne puissance coloniale. Attaqués, des milliers de Français, mais aussi d’Européens, étaient évacués en urgence par l’armée française, tandis que plusieurs dizaines d’Ivoiriens trouvaient la mort durant cette vague sans précédent de violences.

Au beau milieu de la tourmente, les corps des victimes du bombardement de Bouaké étaient rapatriés vers la France et une cérémonie solennelle était organisée aux Invalides, à Paris, en présence du président Jacques Chirac. Par la suite, on apprendrait que les victimes avaient été placées dans leurs cercueils dans leurs tenues sanguinolentes et enterrées sans qu’aucune autopsie ne soit pratiquée. Pis : les corps de deux soldats ont même été inversés dans la précipitation. C’est Josette Tilloy qui fera cette macabre découverte en demandant, des mois plus tard, à la première juge d’instruction chargée de ce dossier, Brigitte Raynaud, de pouvoir voir des photos du corps de son fils.

Dans ce chaos, il aurait semblé évident que les pilotes et copilotes responsables du bombardement réussissent à s’échapper sans encombre. Pas le moins du monde. Durant plusieurs jours, la France a eu à sa disposition les mercenaires pilotant les aéronefs et les techniciens chargés de leur préparation et de leur entretien – des Biélorusses et des Ukrainiens. Mais elle les a laissés sciemment filer.

Des mercenaires volatilisés

A l’aéroport d’Abidjan, une dizaine de techniciens ont en effet été interpellés par les forces françaises dans les heures qui ont suivi le raid meurtrier, avant d’être relâchés peu après sur ordre de Paris. Mais ce n’est pas tout. Quelques jours plus tard, un groupe de Biélorusses était arrêté au Togo par les autorités locales. Celles-ci s’empressaient de prévenir le gouvernement français, allant même jusqu’à fournir les photocopies des passeports des suspects. Parmi eux, les pilotes des deux Sukhoï de fabrication soviétique qui avaient opéré au-dessus de Bouaké. Mais la France faisait aussitôt savoir qu’elle n’était pas intéressée. Et les mercenaires, pris en charge à Lomé par un négociant d’armes français, Robert Montoya, se volatilisaient tranquillement dans la nature.

Pourquoi une telle décision ?

«J’entends encore Michèle Alliot-Marie [à l’époque ministre de la Défense, ndlr] me dire, sur mon lit d’hôpital, que tout serait mis en œuvre pour faire la lumière sur cette affaire et punir les responsables du bombardement»,

 dit un autre soldat de Licorne. Grièvement blessé, il est employé aujourd’hui au sein de l’administration de l’armée, après une longue convalescence et une cinquantaine d’opérations pour éviter une amputation. A la suite d’une dizaine de militaires de Licorne, Michèle Alliot-Marie a été entendue par la justice, ainsi que Dominique de Villepin, ministre de l’Intérieur, en novembre 2004. Ce dernier a adopté une ligne de défense qui a le mérite de la simplicité : il ne se souvient pas avoir été prévenu par ses services de l’arrestation des mercenaires au Togo. «Comme Jacques Chirac, il a la mémoire qui flanche, mais pas nous», lâche Edwige Laliche, la mère d’une des victimes.

En 2006, Michèle Alliot-Marie avait pour sa part assuré à Libération que les pilotes, malgré les centaines de photos prises sur place par les services français, n’avaient pas encore été identifiés lors de leur arrestation au Togo. Une argumentation qui fait bondir l’avocat Jean Balan, qui représente plusieurs familles.

 «C’est archifaux ! Les mercenaires avaient été photographiés sous toutes les coutures en Côte-d’Ivoire et identifiés par les services de renseignement, qui ont fait un travail formidable. Michèle Alliot-Marie a donné un ordre net et précis : « Libérez-les sans les interroger. »»

 Il ajoute :

«Dans ce dossier, je pèse mes mots, elle a menti en permanence et à tout le monde, aux soldats, aux familles et – sous serment – à la justice.» 

Jean Balan envisage de demander aux familles de porter plainte contre l’ex-ministre devant la Haute Cour de justice.

Entendue par la juge Florence Michon en mai 2010, Michèle Alliot-Marie avait également justifié l’attitude des autorités françaises par l’absence de «base juridique»,autorisant l’interrogatoire des Biélorusses. Ce à quoi la magistrate, qui a instruit l’affaire entre 2006 et 2010, rétorquait vivement : «Nous vous faisons observer que l’appréciation des éléments de preuve relevait non pas des services du ministère de la Défense, mais de l’autorité judiciaire qui était déjà saisie, et à qui il aurait été utile de fournir toutes les informations nécessaires, en temps utile.»

Un ex-gendarme de l’Elysée au cœur de l’affaire

  • Que cache la France ?
  • En ayant laissé s’échapper les mercenaires slaves, a-t-elle voulu éviter un grand déballage du plus mauvais effet sur ses turpitudes en Côte-d’Ivoire ?

Entendu également par la justice, le commandant de la force Licorne de l’époque, le général Henri Poncet, a révélé qu’il était parfaitement informé des préparatifs de l’offensive militaire du camp Gbagbo. Au point que certains observateurs se demandent si la France n’a pas facilité les opérations du pouvoir d’Abidjan pour en finir avec les rebelles du nord de la Côte-d’Ivoire. Que savait, par ailleurs, la France du rôle clé joué par Robert Montoya dans cette affaire ? Cet ancien gendarme de l’Elysée sous François Mitterrand, reconverti dans le négoce d’armes, a servi d’intermédiaire entre une firme biélorusse et le régime de Gbagbo pour lui fournir les aéronefs et les équipages nécessaires à son offensive. Autre hypothèse : Paris aurait laissé Gbagbo attaquer pour mieux le piéger et favoriser un coup d’Etat militaire à Abidjan.

Face à une enquête au point mort, les familles et les survivants du bombardement de Bouaké en sont réduits aux conjectures. MJean Balan a demandé que Laurent Gbagbo, assigné à résidence dans le nord du pays, soit entendu. Et que les mandats d’arrêt lancés contre les copilotes ivoiriens des deux Sukhoï, promus par l’ex-président ivoirien après le raid de Bouaké, soient exécutés.

«Je ne réclame pas d’indemnisation, mais un procès, même s’il doit se terminer par un non-lieu», déclare le soldat installé dans le Sud-Ouest. L’armée lui verse une pension d’invalidité et lui fournit un emploi. Il a reconstruit sa vie, s’est marié, a deux enfants. «Je voudrais juste comprendre pourquoi mes camarades sont morts ou pourquoi un copain de 19 ans a perdu sa jambe. J’aimerais pouvoir me dire : « Ça y est, c’est terminé. »»

Source: Libération

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