De la Haye, Laurent Gbagbo écrit à Alassane Ouattara – Fiction

laurent gbagbo alassane ouattara De la Haye, Laurent Gbagbo écrit à Alassane Ouattara   Fiction


Cher frère Alassane,

De là où tu sais, j’ai suivi nos « petits » : notre équipe nationale de football. J’ai tremblé pour eux. Je me suis même permis de douter de leur capacité à aller jusqu’au bout.

Mais après la course folle de Gervinho, j’ai lâché prise…

J’étais assuré, dès cet instant,  comme toi et tous nos compatriotes qu’elle était pour nous : comme une amoureuse languissante attendant le retour de son amant.Je n’ai plus douté de leur désir de ramener cette coupe au pays.

Mais voilà. Cela ne s’est pas fait.

« Dramane » : je t’appelle comme cela, car je veux m’adresser à la « frange dure » de mes partisans. Ceux qui insistent sur ce prénom pour mettre en avant ton imaginaire « non-ivoirité »  pardon pour l’incongruité de l’expression.  Dramane donc, je te l’avoue : plusieurs de mes proches et moi-même avions le sourd soupçon de ton défaut de patriotisme. Cela explique en partie, notre farouche opposition à te voir aux commandes ce pays, notre pays.

Quelqu’un qu’on désigne comme « étranger » ne pourra jamais aimer le pays !

Nous nous sommes convaincus que tu n’étais pas des nôtres (en dépit de toutes les preuves que nous avions) :

Tu voulais le pouvoir par opportunisme et que tout ce qui pourrait arriver à ce pays te laisserait indifférent !

Même lorsque je te défendais, une petite mauvaise voix me le rappelait… Pendant la campagne présidentielle, n’osant pas t’appeler l’Etranger, j’insistais sur le « candidat de l’Etranger » : tu n’en étais pas dupe… Mais tu comprenais à grands regrets, où je voulais en venir !

J’ai du mal à comprendre aujourd’hui encore, cette obsession des « paatriotes » de tous les pays qui les rend si jaloux de leur pays. Persuadés ils sont, que le monde entier a envie de leur ravir leur … « chose ». Tout le monde désire leur pays… leur « paatrie » comme ils disent. Alors si vous êtes soupçonnés à tort ou à raison de ne pas être un « pur » alors forcément vous ne pouvez pas l’aimer…

Ils s’entêtent à penser que tu ne pourras pas aimer « leur » pays! Que tu ne feras rien pour lui.

Tu sais comme moi que parmi nos partisans il y a des … idiots. J’ai tenté de compter les miens, mais j’ai vite renoncé… vu leur nombre!  Tu as dû faire la même expérience : tu es arrivé à la même conclusion, n’est-ce pas ?

Pour cela nous n’avons besoin de recomptage… Quoique… (humour)

Heureusement pour nous et pour le pays, ils ne sont pas les plus nombreux !

Sinon, je n’aurais pas inspiré cette lettre à celui que j’ai « choisi » pour l’écrire.

CAN2012 : Tes larmes m’ont bouleversé

Mais jusqu’à cette image de toi, les larmes aux yeux ! Tenant « nos petits » dans les bras, partageant leur peine… et celle des millions d’Ivoiriens à travers le Monde, j’avoue que tu m’as ému. Je sais qu’il n’y avait là aucune malice, tu étais sincère.

Je ne peux que me résoudre à me dire que je me suis trompé sur ton compte.

Tu aimes ce pays tout autant que ceux qui essaient de se convaincre du contraire !

Alors tout en acceptant mon pardon pour le doute que j’ai eu, je souhaite te faire part de mon intention de t’aider dans la tâche incommensurable de remettre ce pays en marche. Oui t’aider, sans aucune autre raison que celle de l’amour de mon pays, de ton pays, de notre pays.

Cher frère Alassane, pour commencer nous savons tous les deux que pour la CPI, tu ne peux rien faire. Il faut le dire à tous mes partisans. Il faudra que Justice passe.

Mais nous nous connaissons mieux que quiconque dans ce pays : tu sais que je suis un « obstiné ».

J’ai l’innocence des gens intelligents : je suis persuadé que MA raison et MES arguments seront ceux qui seront retenus. J’ai foi en MON combat. Donc que tout le monde sache que personne ne peut plus rien pour moi : je me défendrai seul. C’est la tragédie de mon destin. J’assumerai. Ma passion pour l’histoire de Soundiata m’a rattrapé.

Je profite de cette occasion pour dire à mes jeunes partisans « benguistes » ne vous mettez en défaut vis-à-vis de la police des pays qui vous accueillent. Vous êtes venus là pour vous chercher… et vous m’avez trouvé. Je vous supplie de construire vos vies, la mienne, je m’en charge.

On ne devient pas Président par hasard. Vous n’imaginez pas jusqu’où il faut aller ! Cela forge le caractère d’un homme ou d’une femme. Alors je vous le dis, vivez vos jeunes vies, rapprochez-vous de vos femmes, de vos maris, vos enfants, vos copains et copines. N’hypothéquez pas votre avenir !

Je peux me défendre. Votre amour pour moi est suffisant et me fait résister. Ma résistance doit vous inspirer non pas pour détruire mais pour construire.

Ce pays que j’aime, que vous aimez a besoin de vous.

De votre intelligence.

De votre force et de votre jeunesse

De votre générosité et de votre amour.

Pour clore ce chapitre, je te demande de continuer à prendre soin de Didier et Kolo, ce sont de bons petits…

Si forts et si… si fragiles !  Sauve-les d’eux-mêmes…

Les Réfugiés

D’autres Ivoiriens que moi ont plus besoin de soutien.

Je pense à tous ces enfants confinés dans les camps de réfugiés depuis ma présidence jusqu’à aujourd’hui. Tous les jours et toutes les nuits, je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’ils mangent, à ce qu’ils apprennent dans leurs écoles de fortune… A quels jeux jouent ’ils ? Et leurs mères ? Leurs pères ? Quel avenir imaginent-ils pour leurs enfants ?

Nos enfants, nos petits fils et filles… Ah ! Ça me fait souffrir. Qu’est-ce que j’aurai dû faire que je n’ai pas fait pour les ramener chez eux… chez nous ?

Aujourd’hui je pense que pendant l’exercice de mon pouvoir j’aurais dû faire plus pour eux !

Si tu n’en occupes pas, le jour où tu ne seras plus aux affaires, tu seras hanté par la même idée que moi ! Chose que je ne te souhaite pas.

Notre contentieux

De notre contentieux il n’y a que Toi et Moi qui savons la Vérité.

Je suis attristé comme tu l’es par les prises de position des « tiens » et des » miens ». Je me pose la question de savoir si ce sont seulement NOUS les responsables de cette terrible et dramatique incompréhension… Ou alors il y aurait autre chose ? Quelque chose qui nous dépasserait ?

Je prie pour que ce soit la première hypothèse : car cela signifie que nous pouvons faire quelque chose !  A voir s’élever jour après jour ce mur hideux de la haine entre nos frères et sœurs, fils et filles ! J’en souffre.

Ce n’est pas seulement de l’enfermement … Même si je venais à sortir, j’en souffrirai. Car je n’ai pas voulu tout ça. Comme toi.

Une élection avec deux candidats… Quand on y réfléchit  a quelque chose de tragique… Pour une différence de 3% tout peut basculer… C’est ça la démocratie. Mais au fond que représentent ces 3% ? Hein ? La vérité est que nous sommes presqu’à égalité ! Et cela beaucoup n’y pensent même pas !

Il faut UN vainqueur ! Et en son nom, on est prêt à tout ! Mais imaginons qu’on puisse leur demander leurs avis à ces 3%: peut-on penser qu’ils accepteraient qu’en leur nom des enfants soient tués, des femmes meurtries … ? Bien sûr que non ! Alors pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

De par nos parcours professionnels, rien ne nous prédestinait à ce tragique destin.

J’ai choisi l’histoire pour comprendre d’où nous venions. Nous les Humains.

Etudier notre passé: ce fil fragile, si ténu de l’existence… avec NOUS marchant dessus comme des funambules sans expérience. Le temps d’apprendre à comprendre il est déjà trop tard…

J’ai toujours désiré comprendre où va l’Humanité. M’appuyer sur l’histoire pour expliquer le présent et deviner le futur.

Toi ce fut les mathématiques puis l’économie : pour comprendre ce qui fait se mouvoir la société humaine : avec ce même désir d’agir sur le présent pour anticiper le futur.

Voilà pourquoi malgré les apparences nous ne sommes pas si … différents l’un de l’autre. Oh, je sais cette phrase fera  bondir nos « fidèles ». Pour les « rassurer », je ne parle pas de nos actes mais nos aspirations… primales.

Et c’est la vérité.

Nous n’avons pas choisi des métiers d’armes. Nous aurions pu : cela nous aurait « prédestinés » au combat armé, à la mort, aux tueries…Mais nous ne l’avons pas fait.

Nous avons choisi des métiers loin des armes… Et pourtant ! Nous voilà tous les deux diabolisés… Le méritons-nous?

Encore une fois il n’y a que toi et moi qui avons les réponses : nos réponses personnelles.

Ceux qui de part et d’autre « nous » diabolisent devront méditer ceci :

« Diaboliser un adversaire est de la même nature que diviniser un allié ! »

Même dans l’horreur, l’homme reste Humain : même … trop Humain !

Ce sont des Humains qui tiennent des armes, ce sont eux qui commettent l’irréparable faute d’enlever la vie à d’autres …

Crimes contre l’humanité…

Qu’est-ce qu’il peut y avoir de pire comme accusation !? Même innocenté je ne crois pas je m’en remettrai !

Sur cela je ne dirai rien dans cette lettre. Ce sera pour une autre.

La réconciliation

Venons-en. Comment va notre frère Banny? Il n’a pas la tâche facile…  Si j’ai quelque chose à lui suggérer pour sa Mission, demande lui de surtout éviter les grandes séances télévisées de pardon comme a pu le faire Mgr Desmond Tutu. Cela pourrait être contre-productif chez nous. J’aimerais bien qu’il me rende visite : ce serait comme disent les journalistes, un signe fort.  Mais avant le procès … je ne sais pas dire si cela serait bien compris. Alors je vous laisse tous deux juges de sa venue.

Cher frère Alassane, nous avons déjà essayé en 2003 : mais elle ne s’est pas faite, en tout cas pas complètement. Je ne veux pas m’appesantir là-dessus. De futurs confrères historiens se pencheront là-dessus.

Cette fois nous n’avons pas droit à l’erreur.

Alors je souhaiterais te faire des propositions.

Commence par faire libérer ceux dont la libération ne choquera pas tes partisans. Mon fils par exemple : ce sera un signal fort. Oh, je sais que certains de mes partisans ne s’en satisferont pas. Certains sont encore plus obstinés… que moi ! Si, si …

Mais si nous écoutons tous nos « ultras » ce pays sera pour mille ans ingouvernable !  Alors qu’à cela ne tienne.

Le Pr. Aké N’go aussi. Les universitaires supportent très mal la prison (plus que d’autres…).

Libère les dès que tu peux et petit à petit… jusqu’au 10 avril… pour les derniers  (les plus « médiatiques »).

Pourquoi le 10 ? Pour que les journaux puissent en faire leur Une pour le lendemain du 11 avril.

Les dates anniversaires ont quelque chose de magique chez les Humains.

Cela marquera les esprits et prouvera aux sceptiques que tu VEUX aller vers la Réconciliation !

Je sais c’est terrible, TOUS savent dès le début que tu la VEUX plus que tout le monde cette réconciliation. Et pourtant beaucoup feignent et tentent de faire croire l’inverse !

Ne t’arrête pas à eux.

De ceux qui aujourd’hui sont en exil, si tu ne devais en ramener qu’un que ce soit Don Mello Ahoua Jacob : je sais que cela fera sortir de leur gonds la plupart de tes militants : peut-être toi en premier ! Mais c’est un homme bien, un idéaliste : il peut encore faire beaucoup pour TON pays.

J’aime comme toi ce pays, ce peuple, ce continent.  J’ai tenté d’apporter ma brique d’histoire pour le construire. J’ai fait des choses bien, des erreurs, commis des fautes.

Ce ne sont pas les juges qui me font peur… c’est moi-même : Ma Conscience. Et elle pardonne difficilement : tu le sais ; tous les hommes et femmes d’expérience le savent.

Les gens ne se doutent pas de ce que c’est présider la destinée de millions de personnes ! Nous franchissions le Miroir dès lors que nous prêtons serment. Oh je ne parle pas des psychopathes sanguinaires assoiffés par le pouvoir ! Non, je parle de ceux qui ont le véritable désir de faire le bien pour leur peuple.

La culpabilité est omniprésente dans toutes nos décisions : car chacune d’elles aura invariablement sa part de Bien et de Mal : son Yin et son Yang. A l’échelle d’une personne les dégâts sont circonscrits à son entourage mais à notre échelle ! Des milliers voire des millions de personnes seront concernées : j’ai eu à décider.

Oui : j’accepte ta victoire, Non : je la refuse.

Pour un Oui ou pour un Non : quelle tragédie ! Shakespeare en aurait une pièce… Dans les deux cas, j’étais condamné… (Je me comprends)

Nous autres Dirigeants ne sommes pas au-dessus des lois, de la Loi. Mais nous ne sommes pas en-dessous non plus. La vérité est que nous sommes « à côté » des lois. J’expliquerai un jour cette phrase. Voilà pourquoi il faut transcender ses affects, ses émotions et son jugement personnel pour comprendre et juger « NOS » actes !

Certains de mes partisans sont persuadés qu’ils n’obtiendront gain de cause que par le bras-de-fer, la Pression comme ils disent…

Mais je sais que cela n’est pas la meilleure stratégie.

Qu’ils acceptent et clament leur désir de Paix et de Réconciliation alors de ton côté et beaucoup des remparts que les tiens ont construits autour de toi disparaîtront.

De ton côté il semble que certains parmi les tiens n’ont pas conscience qu’une Paix est toujours fragile…Il suffit de très peu pour la mettre à mal.

Mais tous ont, nous avons, tout intérêt à ce que ta gouvernance se normalise pour que sereinement nous puissions « mouiller le doigt »  qui nous permettra de tourner la page de ce livre de cauchemar!

Les victimes

Je souhaiterais demander pardon aux parents de toutes les victimes :

  • celles d’Abobo pour lesquelles j’espère qu’il n’y ait plus personne de mon camp qui nierait la Mort,
  • Celles d’Abobo Doumé qui ont péri dans le feu et par les armes,
  • des gamins qui ont marché sur la RTI,
  • de Treichville, de Koumassi,
  • à tous ces jeunes patriotes qui ont cru en moi et dont les corps gisent dans les profondeurs de la lagune Ebrié,
  • aux morts de Duékoué.

Pardon aussi à ceux que je n’ai pas cités : si je le pouvais je citerai un par un par les noms et prénoms de chacune des victimes !

Pour terminer

Je veux que tu saches que je te souhaite le meilleur. Je te félicite pour ta nomination à la CEDEAO.

Pour NOTRE pays, j’ai fait ma part : à toi de faire la tienne pour que ce pays puisse recouvrer la Paix, la Prospérité et le Bonheur.

Ma dernière demande

Je voudrais aussi que d’avance NOUS « protégions »  celui à qui j’ai « inspiré » cette lettre ; à travers elle,  il veut attacher par un fil imaginaire, les poignets de ses parents séparés pour tenter de les ramener à la maison, un fil d’enfant.

Mais s’il a conscience que la rancœur des « grands » peut être parfois plus forte que l’Amour, il a l’innocence et surtout le cœur chargé de futur pour sa maison : son pays natal. Un futur qu’il désire apaisé, sans violence : où TOUS les enfants de Côte d’Ivoire pourront grandir dans l’innocence, s’épanouir.

Par cette lettre, il sait qu’il franchit un pont : sous lui un abîme insondable.

L’abîme de l’incompréhension de nombre de NOS militants qui ne s’imaginent pas que quelqu’un puisse nous voir nous « parler » de cette façon : comme des Humains tout simplement…

Ils tenteront des deux côtés de le classer dans une « nos boîtes » orange ou bleue…

Dis leur car je sais que tu liras « ma lettre » qu’il vient simplement vers eux les mains chargées d’un trésor perdu, par lui retrouvé :

Un lingot de Dialogue, un collier de Fraternité et  surtout la Fleur Sublime de l’Humanité.

Ton frère Laurent Koudou Gbagbo.

sangare avatar 1402136926 1 96x96 De la Haye, Laurent Gbagbo écrit à Alassane Ouattara   Fiction

😉

sangare – who has written posts on Vérité et réconciliation Côte d'Ivoire.


Recherches ayant amené à cette page:

  • Gbagbo ci
  • comment va laurent gbagbo

You may also like...

Commentaires

Google+