Coup d’Etat de décembre 1999. Un ex-garde de corps de Guéi fait des révélations

Que s’est-il passé réellement avant, pendant et après le coup d’Etat de la Noël en 1999 ?
Il y a eu beaucoup de légendes. Tant, chacun donnait sa part de vérités. Mais avec le temps, les vrais auteurs et acteurs de ce premier putsch réussi de l’histoire du pays, sortent de l’ombre.

En ce jour anniversaire de ce douloureux événement, ‘’Le Patriote’’ a cherché et trouvé un soldat qui était au coeur de la révolution de décembre 99. Ce soldat était dans la garde rapprochée de feu le général Robert Guéi, chef de la junte militaire qui exerçait le pouvoir d’Etat.

Avant de s’ouvrir à nous, il a posé une et une seule condition. Que nous ne dévoilons pas son identité et ne le prenions pas en photo. Pour des questions bien évidentes de sécurité, nous a-t-il dit. Ce que nous avons fini par accepter. Nous vous proposons donc ces échanges que nous avons eus avec ce soldat. Interview à bâtons rompus avec ……….
Ce qui a provoqué le coup d’Etat

Avant la date fatidique du 24 décembre 1999, nous étions en Centrafrique pour une mission Onusienne de maintien de la paix d’une durée de six mois. Une fois arrivés sur le théâtre des opérations, le commandement ivoirien nous a fait savoir qu’il y avait un déficit de soldats de la paix sur le terrain.

Ainsi, la mission de six mois a été une première fois revue à la hausse. Trois autres mois ont été ajoutés sur les six mois que nous devions passer en Centrafrique. Finalement, nous nous sommes retrouvés à neuf mois de séjour en dehors du pays. Une fois ces neuf mois écoulés, ils nous ont dit qu’il y avait toujours un déficit de soldat. Nous avons alors été priés de compléter notre séjour à un an sur le sol Centrafricain. Après quoi, il y a eu enfin la relève.

J’étais membre du premier contingent de la Firpac (Force d’intervention rapide para-commando). Etant en Centrafrique, nous avions des dossiers relatifs à notre prime. Selon ces documents, chaque soldat ivoirien avait droit à 7.000 F par jour comme prime alimentaire. Nos chefs nous ont officiellement déclaré 5.000 F par jour au lieu de des 7.000 F prévus par l’Organisation mondiale.

Ainsi, par cette manœuvre, ils bénéficiaient sans aucun effort d’un reliquat de 2.000Frs sur nos primes journalières à notre insu. En plus de cela, ils prélevaient encore 2.000Frs sur les primes journalières de 5.000 Frs pour assurer notre pitance quotidienne. Finalement, nous nous retrouvions avec la somme de 3.000Frs comme prime. Or, dans le cadre de cette mission, l’Onu avait déjà envoyé l’argent au pays.

De retour au pays, il était donc prévu que chaque soldat touche 9 millions.

Au lieu de cela, à notre arrivée, ils nous ont tenu un langage ambigu. Le commandement ivoirien a estimé que les primes alimentaires calculées par l’Onu ne pouvaient pas être octroyées à ses soldats. Des sous-officiers ont alors pris des papiers pour aller se renseigner à l’Onu sur le montant réel des primes.

A la suite de cette démarche, nous nous sommes rendus compte du fossé qui séparait la somme réelle de ce qui nous avait été octroyée par nos chefs. Il était donc évident que nous avions été grugés. N’acceptant pas d’avoir sués sang et eau en Centrafrique durant toute une année pour des prunes, nous avons eu des réunions et des rencontres avec nos chefs hiérarchiques afin de trouver des voies et moyens pour que justice nous soit rendue.

C’est d’ailleurs dans ce cadre que les généraux M’Bahia et Soumaïla Diabagaté se sont rendus en Centrafrique pour trouver une solution à l’épineuse question des primes des soldats ivoiriens. Malheureusement, ils n’ont pas eu gain de cause. Et sont revenus les mains vides au pays. Ces derniers nous avaient dit qu’arrivés au pays, il n’y aurait pas de problème et que le pays nous serait reconnaissant. Il nous avait été dit par ailleurs qu’à notre retour, nous aurions droit à des stages de formation à l’étranger.

Contre toute attente, le général Tautui Marius, commandant des Forces Terrestres est allé rencontrer le Président Bédié. Au cours de cet échange, il a dit au chef de l’Etat qu’il renoncera à son statut de général des forces armées terrestre si ce dernier se pliait à notre requête. Comme argument, il a soutenu que les paquetages qu’on nous a donnés à Libreville au Gabon avaient été payés par l’Etat de Côte d’Ivoire. Les véhicules militaires qui nous avaient servi également avaient été loués par l’Etat.

Selon lui, ce sont ces différents éléments qui avaient été retranchés de nos primes. Après ces calculs, je me suis retrouvé avec la somme d’un million cinq cent mille Francs (1.500.000Frs). Cette somme variait en fonction des grades des soldats. En ce temps, j’étais caporal donc ayant rang de sous-officier. Les militaires de rang avaient la somme d’un million quatre cent mille Francs (1.400.000Frs). Les sous-officiers quant à eux ont reçu la somme d’un million cinq cent mille Francs (1.500.000Frs).

Nous n’avons jamais connu la somme octroyée aux officiers. D’ailleurs, elle n’a jamais été donnée en notre présence. Cela s’est passé à huis-clos dans la salle de cinéma du 1er Bataillon. C’est également dans cette salle que nous avons reçu notre argent dans des enveloppes scellées. Après cette mésaventure, nous avons décidé de ne pas baisser les bras.

Et d’entreprendre un bras de fer avec les autorités militaires afin de rentrer en possession de notre pécule. Débute alors, pour nous, une longue série de réunions afin de déterminer le meilleur moyen d’aller poser nos réclamations au Président de la république. Nous sommes allés une première fois vers le Président avec à notre tête, le sergent Boka Yapi. Malheureusement, Bédié a refusé de nous recevoir. C’est dans ces conditions que le coup d’Etat est survenu.

Le modus operandi du coup d’état du 24 décembre 1999

Pour revenir au mode opératoire du coup d’état, il faut dire qu’après notre arrivée sur les bords de la lagune Ebrié, nous tenions des réunions afin de trouver des voies et moyens pour qu’on nous restitue notre argent. Nous étions également en contact avec nos collègues qui n’avaient pas pris part à la mission de maintien de paix en Centrafrique. Il faut dire que l’armée avait, en 1999, d’énormes problèmes.

Et c’est en raison de la confraternité d’armes que ces derniers nous prêtaient main forte. Après notre arrivée, le sergent Boka Yapi est allé suivre une formation au Bénin. C’est à son retour que nous avons fait le coup d’Etat. La majorité des putschistes étaient de la Firpac au 1er BCP. Et c’est essentiellement les éléments de cette unité d’élite qui ont constitué l’ossature de la force de maintien de paix en Centrafrique.

Et qui ont été la cheville ouvrière du coup du 24 décembre 1999. Ainsi, le coup d’Etat de Noël 1999 est venu du 1er BCP. L’opération a été conduite par le sergent Boka yapi et Diomandé Souleymane dit la Grenade. Contrairement à ce qui se raconte, le sergent-chef IB (Ibrahim Coulibaly, ndlr), n’a pas pris une part active au coup de décembre 1999. Il l’a suivi de loin. Néanmoins, il nous avait assurés de son soutien si le coup d’Etat marchait. Il n’a jamais participé au coup d’état décembre 1999.

Il nous a toujours mis au devant de la scène tandis qu’il se cachait en arrière plan, tout en nous assurant de son soutien. Le 24 décembre 1999, c’est à 18h que nous avons aperçu le sergent-chef IB lorsque nous étions allés chercher le ministre Guy Alain Gauze pour l’amener à la poudrière.

Il était vêtu d’un jeans de couleur bleu et une veste grise. Je l’ai même repoussé parce que je l’avais pris pour un civil. J’ai demandé qui il était. On m’a dit qu’il s’agissait d’IB. J’ai alors rétorqué que je ne connaissais pas d’IB. Et d’ailleurs pourquoi se trouvait-il en civil parmi nous ?

De la paternité du coup d’état

Beaucoup d’encre et de salive ont coulé à l’époque sur la paternité du coup d’Etat de décembre 1999. Et des doigts accusateurs avaient même indexé le leader du Rassemblement des républicains (RDR) comme principal auteur de ce putsch.
C’est le lieu de rétablir une vérité inhérente à l’histoire douloureuse de la Côte d’Ivoire. ADO n’a jamais été le père du coup d’Etat du 24 décembre 1999
. Avant 1999, l’armée ivoirienne avait un problème. Elle était divisée. Et des suspicions y régnaient. Les sous-officiers vivaient dans une précarité sans précédent dans l’histoire de ce pays tandis que les officiers roulaient carrosse.

C’est cette situation délétère qui a précédé et précipité le coup d’Etat de Noël 1999. Après le coup, nous étions confrontés à un problème : le fauteuil présidentiel était resté vacant. Et cette situation constituait une aubaine pour tout aventurier politique. Nous avons, dans un premier temps, pris attache avec le général Doué Mathias. Il faut dire que ce dernier était vraiment aimé des soldats. Nous l’avons sollicité afin qu’il occupe le fauteuil resté vacant.

Mais, il a refusé au prétexte que la Côte d’Ivoire était un pays vraiment complexe. Et qu’il estimait ne pas être à la hauteur face à l’immensité de la tâche à accomplir. Après réflexions, nous avons compris que Doué Mathias ne pouvait vraiment pas guider les rennes du pouvoir. Il fallait donc quelqu’un d’autre. Un homme autour duquel toutes les forces vives se reconnaitraient et se rallieraient sans anicroche.

Et l’homme en question ne pouvait être que le général Robert Guéi. Nous nous sommes alors rendus chez le général Robert Guéi à l’Indénié sis au Plateau. Malheureusement, nous ne l’avons pas trouvé car il était à Gouéssésso dans son village. C’est sa femme que nous avons trouvé en place. Nous avons demandé après le général. Et sa femme nous a questionnés sur les raisons qui nous amenaient à chercher son mari. Les esprits se sont alors échauffés et Zaga-Zaga lui a administré une gifle.

Pour calmer les esprits, nous avons expliqué à Mme Guéi qu’après le coup d’Etat, le fauteuil présidentiel est resté vide. Et que cela constituait un risque. Seul le général à la retraite avait suffisamment de consensus autour de sa personne pour l’occuper après le renversement du régime Bédié. Nous lui avons fait appel.

Et il est venu. Nous sommes allés l’accueillir au corridor de Yopougon- Gesco afin d’assurer sa sécurité. De la Gesco, nous avons transité par le 1er BCP où le général Guéi s’est habillé dare-dare au PC (poste de commandement, ndlr) et de là, nous nous sommes rendus à la RTI pour faire la déclaration. Il y avait autour de lui des hommes tels que Jah Gaho, Aka Bédé, Bamba Nemassah. Dans les premiers jours de son pouvoir, nous avions formé le noyau dur de la sécurité du général Robert Guéi. Puisque c’est nous qui étions les auteurs de ce coup d’Etat, nous avons donc décidé d’assurer sa sécurité.

La crise de confiance : le commencement de la fin
Après avoir installé le général Guéi dans le fauteuil présidentiel, il y a eu une crise de confiance entre les membres de sa garde rapprochée et le chef de la junte militaire. Des voix s’élevaient un peu partout pour dire qu’il y avait une rupture de confiance entre Guéi et sa garde rapprochée. Dans les débuts de son pouvoir, le général Robert Guéi écoutait tout le monde.

Et prenait vraiment en compte tout ce qu’on lui disait. Il faut aussi dire que dans le temps, il y avait eu une série de tentatives de coup d’Etat. Le général Robert Guéi a commencé à changer lorsque les chefs religieux et ses parents sont venus le voir. Ce jour-là, j’étais assis derrière lui. Il y a eu des échanges entre ses parents et lui. Robert Guéi leur a dit qu’il était venu pour nettoyer le pays, organiser des élections crédibles et transparentes et quitter le pouvoir.

Ses parents Yacouba et Wê ont rétorqué qu’il pouvait être lui aussi Président parce qu’il est fils de la Côte d’Ivoire. C’est après cette entrevue que Guéi a commencé à changer. Et s’est installé de fil en aiguille un climat de suspicion. Devant ce revirement de situation, nous lui avons parlé pour le ramener à la raison. Même Attah Sery qui se trouvait dans la rébellion et qui est mort par la suite, a pleuré à ses pieds au palais.

J’ai été l’un des témoins oculaires de cette scène. Malheureusement, le général n’est pas revenu de son égarement. Nous lui avions demandé de ne pas poser sa candidature lors des élections en 2000. Il y a eu une crise de confiance entre nous. Guéi a cru que nous voulions lui faire un coup d’Etat. Il disait que nous voulions faire un coup d’Etat pour mettre Alassane Dramane Ouattara au pouvoir.

Or ADO est un civil. Et nous ne pouvions pas faire un coup d’Etat pour mettre un civil à la tête du pays. Nous avons alors entrepris des démarches auprès de La grenade, en raison de l’alliance qu’il y a entre Guéi et lui, pour qu’il soit notre interlocuteur auprès du général afin que nous puissions rentrer en caserne.

Les Yacouba et les Guéré n’avaient plus confiance en nous. La Grenade nous a demandés de faire une liste. Nous surveillions le général durant la nuit. Sa garde diurne était assurée par le groupe de la Grenade. Nous, dans notre cas, nous prenions deux nuits de faction devant la résidence de Robert Guéi. La surveillance donc du général se faisait de manière rotative.

J’ai demandé à mes camardes de faction de ne pas inscrire leur nom sur une quelconque liste. Nous sommes restés dans cette situation jusqu’au jour de la mutinerie. Ce jour-là, j’étais de garde. Et le général Guéi était chez lui à la maison. Entre 24 h et 1 h du matin, il est sorti de la maison. Lorsqu’il m’a vu, il m’a demandé qui j’étais et mon nom. Je lui ai dit que j’étais la sentinelle et que je me nommais Coulibaly. Il a alors hésité. Le chauffeur est arrivé avec une Mercedès de couleur noire. Guéi est monté avec lui avec un autre homme du nom de Koffi Brou.

Nous sommes allés vers l’hôpital de l’Indénié et ensuite nous sommes descendus en direction du GSPM (groupement des sapeurs pompiers militaires). Vers le jardin du GSP, avant d’arriver vers la Corniche, nous lui avons demandé où il allait. Il a répondu qu’il allait chez les gendarmes. C’est ainsi, qu’il est allé se mettre sous la protection des gendarmes au camp d’Agban. Et il leur a donné la consigne de tirer sur tout militaire.

Etant militaire, nous avons été désarmés manu militari sur le champ. Guéi est resté dans le camp jusqu’au matin. Le lendemain, il est sorti pour redonner des consignes. Devant nous, il a demandé aux gendarmes de tirer sur tout militaire qui se présenterait au camp. Entretemps, nous avions appris par la radio que des militaires avaient arraché un char de la gendarmerie.

Nous étions évidemment en joie devant cette action d’éclat. Sur le coup, le capitaine Kouamé du corps des Fanci (Forces armées nationales de Côte d’Ivoire, ndlr) est arrivé au camp à bord de son véhicule tout terrain. Etant militaire, les gendarmes l’ont sommé de descendre de son véhicule. Et devant son refus, ils ont ouvert le feu sur les pneus de son véhicule. Après cet incident, est arrivé le sergent Boka Yapi qui a été bloqué à son tour à l’entrée du camp d’Agban. Ce dernier ne s’est pas laissé faire. Il a fait un raffut de tous les diables. Robert Guéi a été obligé d’appeler pour calmer les esprits. Boka Yapi a pu rentrer.

Après, il a fait venir la Grenade, Kambiré et tous les autres. Ils ont été tous désarmés. Ensuite, le chef des mutins a été conduit au camp. Il y a eu des rumeurs sur l’auteur véritable de ce coup de force. Certains prétendaient que c’était IB qui était le responsable.

Le général Robert Guéi est monté au créneau pour dire que c’est l’opposition qui pousse les militaires à faire un coup d’Etat.
Il a demandé séance tenante à tous les militaires de rentrer dans les casernes. Idem pour ceux qui assuraient la sécurité des politiciens à l’exception de ceux qui assuraient la sécurité de Laurent Gbagbo.
Les militaires qui protégeaient Gbagbo ne sont pas entrés en caserne.
Car Guéi et Gbagbo avait un deal.

Ils savaient ce qu’ils voulaient faire. Les autres militaires ont été affectés dans d’autres domaines ou secteurs. Il n’y avait plus de militaire derrière les hommes politiques à l’exception de Laurent Gbagbo. La majorité des militaires ont été réaffectés dans des camps à l’intérieur du pays.

Durant le temps où j’ai effectué ma garde de nuit à la résidence de Robert Guéi, Laurent Gbagbo venait lui rendre nuitamment visite. Les heures de ces huis clos variaient entre 21 h jusqu’à 1 h du matin. Toujours est-il, que l’actuel chef de l’Etat était régulier chez le général. Entre tous les acteurs politiques d’alors, Gbagbo était le seul qui fréquentait assidument la résidence du général Robert Guéi. On nous donnait très souvent des consignes pour le laisser entrer. Il y avait un pacte entre Guéi et Gbagbo.

Ce dernier avait demandé de l’argent au général. Après le lui avoir donné, le général et le leader du Fpi (Front populaire Ivoirien, ndlr) sont tombés d’accord sur un plan de partage du pouvoir. D’ailleurs, Guéi lui venait en aide financièrement souvent. Guéi lui a dit qu’il voulait le pouvoir. Mais qu’après son temps de règne, il cédera le fauteuil présidentiel à Laurent Gbagbo.

Au-delà de ce partage, il faut dire que Gbagbo était le beau de Guéi. Même nous qui étions en faction chez Guéi, nous avions peur des lendemains de la Côte d’Ivoire. Nous nous demandions sur notre avenir si Laurent Gbagbo devait accéder à la magistrature suprême dans ce pays.

Gbagbo venait le plus souvent avec Lida Kouassi Moïse. En toute sincérité, je n’ai jamais vu sa femme là-bas. Mais, Lida et lui y étaient beaucoup réguliers.

CB

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